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24/01/2011

JCVF, coopérant et supporter

 

" Il s'est passé, samedi dernier, un fait troublant et significatif je crois : Au moment où la France gagnait son match de sélection à la coupe du monde contre l'Irlande, sans provoquer aucune manifestation de joie dans les quartiers nord de Marseille, une foule en colère, venue en grande partie de ces mêmes quartiers nord semble-t-il, se répandait dans le centre ville et s'en prenait à tout ce qui bougeait, car l'équipe d'Algérie venait de perdre contre l'Egypte.

 

En 1986, lorsque j'étais coopérant en Algérie, tout le monde supportait l'équipe de France et me félicitait, moi qui n'avait rien avoir avec les performances de nos joueurs, le jour où notre équipe avait battu le Brésil en quart de finale.

 

C'était en Algérie, un pays où les gens n'avaient pas, en tout cas à l'époque, de haine envers nous, malgré le mal que nous avions pu faire pendant la colonisation. Ils rêvaient tous, au contraire, d'obtenir un visa pour l'Hexagone et mes amis restés là-bas me disent que c'est toujours le cas, encore plus qu'auparavant même ...

 

Mais nous ne sommes pas de l'autre côté de la Méditerranée, et les réactions des Français d'origine algérienne sont différentes de celles que j'ai connues là-bas, et sans doute de leurs compatriotes qui voudraient bien, eux, vivre dans le pays honni par certains de leur cousins devenus citoyens Français ou titulaires d'un titre de séjour.

 

Samedi soir donc, le centre ville de la cité phocéenne était saccagé par une foule venue des quartiers nord, (encadrée sans doute il est vrai par quelques casseurs et caïds) en colère. Les casseurs étaient mécontents du sort que les Egyptiens avaient réservé à l'équipe d'Algérie, caillassée et harcelée par des supporters fanatiques à leur arrivée au Caire. Vous ne rêvez pas, ces émeutes n'ont pas été causées en relation avec des faits s'étant déroulés en France, ou pour un forfait perpétré par l'État français contre des Algériens hors de notre territoire. En côte d'Ivoire, les Français étaient pris à parti en raison d'une complicité supposée de la France avec la guérilla anti gouvernementale. Là, on peut comprendre, à la rigueur, quoique les commerçants et coopérants français en résidence à Abidjan à l'époque n'aient été en aucune façon impliqués dans les conflits intra-nationaux en cours.

 

Pour ce qui concerne les "incidents" de samedi dernier, il s'agit bien de faits impliquant des Egyptiens (et peut-être les autorités égyptiennes) contre des Algériens, dans lesquels la population et les institutions françaises n'ont été nullement impliquées. Les commerçants dont les vitrines ont été cassées, les propriétaires de bateaux incendiés, la femme (d'origine maghrébine visiblement) que l'on montrait à la télé et dont la voiture avait été caillassée et l'enfant blessé, n'avaient bien entendu rien à voir avec le lynchage de l'équipe algérienne en Egypte. Qu'à cela ne tienne… Le juste courroux des minorités vivant sur notre territoire et qui se sentent humiliées, laissées pour compte, s'exerce désormais à l'aveugle, au hasard, comme si la France ne pouvait qu'être responsable de tous les malheurs qui frappent, ailleurs, les peuples dont sont originaires certains français de souche étrangère. On ne se contente plus de brûler les voitures pour venger un jeune des cités qui s'est tué en s'enfuyant afin d'échapper à la police. On verra bientôt la juste colère des opprimés s'exercer contre les symboles de la république ou de simples citoyens se baladant dans la rue, en raison d'un tremblement de terre à Sétif ou d'une inondation au Sénégal ou d'un tsunami aux Comores.

 

 

La France est en passe de devenir, pour certains Français issus de l'immigration comme on dit, ce que "l'entité sioniste" était pour la télévision algérienne lorsque j'étais coopérant là-bas. Il ne se passait pas un jour sans que cette fameuse "entité sioniste" (notez bien : pas Israël, mais une "entité", pas un pays, un machin, un truc inventé par le grand Satan occidental) ne fût rendue responsable d'un méfait commis contre les pays du Moyen Orient et du Maghreb : guerre, famine, crise économique, sécheresse, etc.....

 

En plein débat sur l'identité nationale, ça fait désordre. C'est Le Pen qui doit se frotter les mains, à quelques semaines des élections régionales, comme il doit se les frotter chaque fois que la Marseillaise est sifflée dans un stade.

 

J'entends déjà certains adeptes de la théorie du grand complot nous dire que ces événements ont été ourdis par des casseurs de la police pour donner raison à Sarko et à Besson d'avoir lancé le débat sur l'identité nationale ... "

 

Le mar. 17 nov. 2009, 14:09 par JCVF

 

Algérie-Egypte_émeutes.jpg

Site : Olympique de Marseille (1899)

 

 

19/12/2010

Tierno Monénembo, Écrivain franco-guinéen, Prix Renaudot 2008

 

 

«Je suis une espèce d’enfant perdu qui s’est raccroché à la littérature », aime à dire le lauréat 2008 du prix Théophraste Renaudot. Cette affirmation définit bien le parcours du Franco-Guinéen Tierno Monénembo, qui appartient à cette famille d’auteurs pour qui la survie passe par l’écriture. C’est donc une sorte de justice poétique qui s’est accomplie le 10 novembre, lorsque le jury du Renaudot 2008 a décidé de le distinguer pour Le Roi de Kahel. Ce prix est le couronnement d’un livre, mais aussi d’un écrivain qui a construit, en l’espace d’une trentaine d’années, une œuvre exceptionnelle à la mesure des heurs et malheurs du continent dont il est originaire et qui n’a jamais cessé de l’habiter.

 

 

Tierno Monénembo.jpgTierno Monénembo – Thierno Saïdou Diallo de son vrai nom – est né en 1947 à Porédaka, dans le Fouta-Djalon, une région habitée par les Peuls. Élevé par sa nénembo (« grand-mère » en peul), d’où il tirera son nom de plume, moné signifiant « petit-fils », le futur écrivain grandit dans la Guinée coloniale, puis dans celle de Sékou Touré, de sinistre mémoire, qu’il fuit à l’âge de 22 ans, comme l’ont fait 3 millions de Guinéens menacés dans leur chair par les sbires de l’un des dictateurs les plus sanguinaires de l’histoire contemporaine africaine. Comme l’ont fait aussi nombre de ses compatriotes écrivains : Camara Laye, Djibril Tamsir Niane, Alioum Fantouré, William Sassine, Saïdou Bokoum… Une génération d’intellectuels sacrifiée, condamnée à l’exil et à la précarité.

 

Après avoir vécu au Sénégal, puis en Côte d’Ivoire, Monénembo arrive en France en 1973. Il s’inscrit à l’université pour étudier la biochimie. Pour payer ses études, il fait de nombreux petits boulots, dont celui de balayeur dans un supermarché de Lyon. Pendant ses heures de repos, il prend des notes dans un cahier, qui deviendra plus tard un roman, son premier roman, Les Crapauds-brousse. Parallèlement, l’écrivain soutient sa thèse de biochimie. Naturalisé français, il devient assistant à la faculté de médecine de Saint-Étienne. En 1979, dans le cadre de la coopération, il part enseigner en Algérie, puis au Maroc. De retour en France, il trouve un poste à l’université de Caen, en Normandie.

 

Au cours de sa période de formation, l’écrivain croit encore au mythe du Grand Soir ; il pense que les dysfonctionnements de l’Histoire peuvent se régler à coups de poing. Fervent maoïste dans les années 1970, Monénembo a longtemps milité au sein des mouvements gauchistes, notamment dans la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF). Mais face à la faillite des mouvements populaires, qui ont trahi leurs idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité dans le Tiers Monde libéré du joug colonial, le jeune Guinéen déchante et fait le constat douloureux « que la politique n’était que fumisterie et que l’avenir se trouvait dans le roman ». « Entre la colonisation et l’indépendance, je ne saurais te dire laquelle est la pire », fera-t-il dire plus tard à l’un de ses personnages.

 

C’est cette prise de conscience brutale de l’échec du politique – et le mal de vivre qui en résulte – qui pousse Monénembo à se jeter tout entier dans l’écriture. Il veut oublier sa condition d’exilé. Il veut surtout se convaincre que « la pauvreté et l’humiliation » ne sont pas des tares. Son premier roman, Les Crapauds-brousse, paraît en 1979 aux éditions du Seuil. Rédigé en grande partie pendant ses nuits d’insomnie, ce roman est publié la même année que La Vie et demie, de Sony Labou Tansi. Les deux livres sont de véritables réquisitoires contre la dictature, la lâcheté et la corruption, avec pour armes l’humour, la cocasserie, l’ironie et l’éclat de rire. Ils inaugurent une série d’ouvrages dénonçant les tyrannies et les goulags tropicaux, un genre qui occupe une place prépondérante dans la littérature africaine au tournant des années 1980.

 

Après une pause de sept ans, Monénembo publie, en 1986, son deuxième roman, Les Écailles du ciel, couronné par le Grand Prix de l’Afrique noire. Suivront Un rêve utile (1992), Un attiéké pour Elgass (1993), Pelourinho (1995), Cinéma (1997) et L’Aîné des orphelins (2000), dont l’action s’inspire de la tragédie rwandaise. Très différents les uns des autres, ces récits menés avec brio et économie de moyens ont en commun les thèmes de l’exil, de l’errance, de la mémoire communautaire, le deuil du pays confisqué, le désenchantement politique, la folie, la condition des laissés-pour-compte. Que l’action se déroule à Salvador de Bahia, au Brésil, à Abidjan ou dans la banlieue lyonnaise, on n’est jamais très loin du pays natal de l’auteur, dont l’absence physique est transformée en présence incandescente par une exploitation habile du sentiment de manque et de nostalgie. À mi-chemin entre la littérature moderniste d’un Joyce, ou d’un Faulkner, et l’oralité des contes et légendes peuls qui ont bercé son enfance, les romans de Monénembo surprennent et réjouissent.

 

C’est dans cette lignée que s’inscrivent les deux derniers opus du Franco-Guinéen : Peuls (2004) et Le Roi de Kahel (2008), des épopées qui sollicitent et célèbrent l’histoire et la mémoire de la communauté peule, dont l’auteur est issu. Une histoire et une mémoire dont Tierno Monénembo ne s’est jamais réellement coupé, même si l’exil l’a éloigné de la géographie de son imaginaire. Aussi, son souhait le plus ardent semble être de réintégrer un jour cette géographie : « Ma vie telle que je la vis depuis trente-quatre ans est provisoire. Mon destin, c’est de vivre en Guinée, ne serait-ce que dans mon village, voir les tombes de mes ancêtres… Je rentrerai. »

 

D’une grande humilité, presque effacé, d’une apparence fragile, jusque dans sa démarche, Tierno Monénembo est une mémoire vivante. S’il aime débattre, défendre son point de vue sur une Afrique à ses yeux terriblement désespérante, il ne rechigne pas à évoquer, comme autant de précieux témoignages, des souvenirs personnels, ses années de lycéen dans la Guinée de Sékou Touré, ses pérégrinations dans des pays d’Afrique occidentale, son installation en Europe, sa vie de coopérant français au Maghreb… Mais aussi ses rencontres littéraires aux quatre coins du monde. De quoi remplir quelques tomes de Mémoires. Assurément, le lauréat du prix Renaudot 2008 est de la race de ceux qui, un jour, peuvent s’exclamer, à l’instar du poète chilien Pablo Neruda, « j’avoue que j’ai vécu ! ».

 

 

Par Tirthankar Chanda

 

 

Tierno Monénembo_Le roi de Kahel_2008.jpg

Source : Jeune Afrique

 

 

12/12/2010

Enquête auprès d'anciens coopérants (DCC-1997)

 

"Ce temps de coopération a été un temps fondateur pour moi. Il y a un avant et un après mon passage en Afrique. Extraite de mon milieu d'origine, j'ai été provoquée à faire appel en moi à des ressources jusque là ignorées. Dans la rencontre-choc avec une autre culture, un autre milieu, une autre façon d'être au monde, mon séjour là-bas m'a ouvert des horizons insoupçonnés, a changé mon regard sur l'Autre, me permet de relativiser les situations et d'aller à l'essentiel. J'ai sûrement plus reçu que je n'ai pu donner : 20 ans après j'en cueille encore les fruits".

 

Ce témoignage de Pierrette est une parfaite synthèse de ce qu'ont vécu et vivent encore aujourd'hui des dizaines de milliers de coopérants ou volontaires partis au cours de ces trente dernières années. Partir en coopération n'est pas seulement une expérience extraordinaire de deux ou trois ans, c'est aussi une étape décisive dans l'histoire d'une vie.

Afin de démontrer cela au-delà du témoignage individuel, le réseau des volontaires de retour, créé en 1992 à l'initiative de la DCC (Délégation Catholique pour la Coopération) et de quelques anciens volontaires et comptant maintenant mille membres, a lancé une enquête. Celle ci se présentait sous forme d'un questionnaire, composé de onze chapitres, diffusé à 450.000 exemplaires par voie de presse (celle des partenaires : du CCFD, de la DCC, La Croix, La Vie, Croissance, Le monde en développement) et par le milieu associatif (le CLONG). L'enquête a démarré en février 97 pour une durée de 4 mois. Elle couvre la France entière. Plus de 4000 réponses ont été traitées par informatique. À l'heure où les réflexions sur l'intérêt d'une telle expérience vont bon train du fait en particulier de la restructuration liée à la suppression du service national, l'enquête apporte un éclairage nous semble-t-il intéressant.

La quasi totalité des réponses provient d'anciens volontaires partis dans le cadre d'ONG et d'anciens coopérants du service national. Les coopérants en entreprise constituent moins de 2% des réponses alors qu'ils représentent près de 90% des expatriés français. Ceci semble démontrer qu'ils ne se considèrent pas comme coopérants dans le sens : "rencontre avec une autre culture et aide au développement".

- 97% des anciens coopérants jugent cette période importante dans leur propre vie, même pour ceux rentrés depuis plus de trente ans.

- 42% de ceux partis dans le cadre associatif considèrent que cette expérience a eu une influence "capitale" sur leur vie actuelle (contre 30% de ceux partis avec l'Etat). Les différences qualitatives entre une coopération par une ONG ou par l'Etat ressortent d'ailleurs à travers de nombreux indicateurs de l'enquête.

- Les deux principales motivations au départ sont : rencontrer des gens d'une autre culture (70% l'évoquent), et aider au développement du Tiers Monde (66%).

- Plus de 80% d'entre eux estiment que leur présence a été bénéfique pour le projet pour lequel ils ont travaillé.

 

Une expérience qui a des retombées sur toutes les sphères de la vie des anciens coopérants.

- 53% d'entre eux estiment que cette coopération a une influence sur leur vie professionnelle, 47% sur leur rôle de citoyen, 37% sur l'éducation des enfants et 22% sur leurs choix financiers.

- La moitié d'entre eux sont actifs dans le milieu des associations de solidarité.

- 91% précisent que cette expérience les a rendus plus ouverts à d'autres cultures, même si 1,9% disent être revenus moins tolérants pour d'autres religions.

- 60% d'entre eux poursuivent une relation épistolaire avec des personnes de leur ancien pays d'accueil, et 39% les accueille ici en France.

Cette enquête fait actuellement l'objet d'une exploitation plus approfondie. Elle démontre à l'évidence la richesse de ce qui a été vécu et reçu par tous ces coopérants. Tous affirment à quel point ils ont plus reçu que donné. Leur regard sur les pays dans lesquels ils sont allés ne témoigne pas d'une rencontre avec des miséreux ou des incapables mais avec des hommes et des femmes qui ont, comme chacun d'entre nous, vocation à vivre debout ! Cette expérience permet de prendre conscience que la question du développement n'est pas une problématique qui ne touche que les pays du Sud mais aussi nos pays. Les exclusions économiques et sociales se retrouvent partout. Vouloir aider d'autres à transformer leur quotidien nécessite une conversion personnelle. Une expérience de coopération peut en être le ferment.


 

D'après : Enquête auprès d'anciens coopérants.

Principaux résultats.

Opération "Appel à Témoins" menée par le "Réseau des volontaires de retour".

DÉLÉGATION CATHOLIQUE POUR LA COOPÉRATION.

 

France, 1997/08, 12 p.

 

 

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Fiche : Partir en coopération, découvrir l'autre pour se redécouvrir soi-même, établie par DEROLEZ, Manuel. BULTEAU Marc
 

 

02/12/2010

Venu pour un service civil, il est resté 42 ans (Pierre LAFITTE)

 

 

Venu à l’âge de 25 ans pour un service civil, il est resté 42 ans !

“L’Abbé Pierre” algérien vient de nous quitter

 

De son Saint-Jean-de-Luz, village côtier du Pays basque, il est venu dans les années 70, effectuer un service civil caritatif en Algérie. À Belcourt, au 41 Boulevard Nécira-Nounou, et c’est là que je l’ai connu, dans sa paroisse dirigée par l’abbé Scotto, une association de quartier s’y était installée pour donner des cours du soir, à titre bénévole, aux enfants de Belcourt. Il en était le directeur, mais balayait après les classes. Ammi  Ramdane ne cessait pas de le taquiner, et Niaf, l’ours blanc, essayait en vain de lui arracher des mains ce foutu balai. Étudiant, je donnais des cours de français en échange d’une chambre. Le dimanche, Tahar  Djaout venait nous voir et on parlait de l’Algérie et de l’Algérie. Qu’il aimait comme on aime un premier amour.

 

Pierre LAFITTE_ph-Mohamed RAHAI_1965.jpg

 

Il m’a connu célibataire, il a été témoin de mon mariage. Il a fait visiter le château de Versailles à ma fille dans sa poussette, elle a aujourd’hui 30 ans. Elle a fait ses premiers pas chez lui, puis s’est abonnée à la bibliothèque de médecine à la rue Zabana, vingt ans après.

 

Après la fermeture de l’école de rattrapage de Belcourt, Pierre Laffitte est parti enseigné à Mahdia, dans la wilaya de Tiaret, les mathématiques. Deux ans après, il a travaillé à la bibliothèque du CCU, à la rue Hamani (ex-rue Charras), avec Carmen qui nous gavait de lait au chocolat avant de rejoindre l’amphithéâtre d’en face et affronter Benachenou ou un autre prof.

 

Ensuite, il s’est consacré corps et âme à la bibliothèque de médecine de la rue Zabana. Il se faisait acheter par des âmes charitables un exemplaire de livre qu’il reproduisait à souhait sur sa photocopieuse inusable pour ses étudiants, aujourd’hui professeurs de médecine. La dernière fois que je l’ai vu, il y a exactement une année, il m’a avoué qu’il connaissait 56 professeurs et maîtres assistants qui sont passés chez lui, et qu’il a été invité au mariage de 34 d’entre eux.

 

Le temps passe vite. Je l’ai invité pour une réception le 28 novembre, c'est-à-dire dimanche dernier. Il n’est pas venu. Il était hospitalisé. Et il vient de nous quitter.

 

 

 

Repose en paix. Pierre.

 

Outoudert ABROUS

Liberté

2 décembre 2010

 

25/11/2010

(Danse avec le siècle) Stéphane HESSEL

 

Il fait partie des rares hommes qui inspirent de l’admiration et du respect. Courageux, jamais découragé, enthousiaste mais lucide, Stéphane Hessel a « dansé » avec le XXème siècle et continue de se battre pour que le suivant soit meilleur. Un homme hors du commun.

 

Vous avez toujours été engagé. Parlez-nous de votre dernier engagement.

Avec Michel Rocard et Milan Kucan, premier président de la Slovénie ou encore Edgar Morin, Jürgen Habermas, Henri Atlan, nous avons fondé le « Collegium International » qui porte aussi le sous-titre « Ethique scientifique et politique ». Il s’agit de contribuer à identifier et de proposer des réponses aux défis à l’échelle du monde. Ils sont au nombre de trois : celui de la pauvreté face à la richesse, celui de la dégradation de la planète, celui de la violence et ses formes nouvelles (ethnique, tribale, intra étatique). Nous souhaitons que les recommandations du « Collegium » soient prises en compte par les Nations–Unies. L’un des premiers textes du « Collegium » est une « Déclaration universelle d’interdépendance ».

 

Quel avenir voyez-vous aux Nations-Unies ?

La Charte reste un instrument indispensable. Il faut renforcer le rôle des Nations Unies au moment où les Etats-Unis ont la tentation de créer un autre organisme. Il faut renforcer le rôle du Conseil de Sécurité et des instances chargées de rendre « opposables » les droits économiques et sociaux pour tous. Nous avons aujourd’hui besoin d’un « choc des consciences » devant les dangers comme le furent, pour ma génération, Auschwitz et Hiroshima. La violence des conflits et la question de l’environnement font partie de ce « choc ».

 

Quel est votre rapport à l’éducation ?

J’ai été fonctionnaire des Nations Unies à deux périodes : en 1946 et en 1970. Mais j’ai occupé aussi des responsabilités au ministère de l’Education nationale, à la Direction de la Coopération, de 1959 à 1964 au moment de la transition coloniale. J’ai aussi travaillé en Algérie de 1964 à 1969. Les défis étaient immenses : comment une ancienne métropole pouvait aider des pays qui accédaient à l’indépendance ? Quelles réformes de l’enseignement ? Je garde une vision critique de cette période : si les enseignants faisaient un formidable travail, les gouvernements n’ont pas agi suffisamment pour que ces pays changent. La France a joué les chefs d’Etat en place au lieu d’aider les jeunes générations de responsables.

 

Quel est votre regard sur les questions liées à l’immigration ?

L’immigration est une composante majeure de notre histoire. Une France en état de marche n’est pas trop préoccupée par ces questions, mais une France avec des problèmes d’emploi voit ressurgir les fantasmes et les peurs. Le choc pétrolier a rendu les Français craintifs, angoissés et la peur de l’étranger s’est installée. Soyons clairs : la délinquance est liée à la pauvreté, pas à l’immigration. Soyons tout aussi clairs : les flux migratoires sont souhaitables et bénéfiques. Mais il faut, à l’échelle de l’Europe, mettre en œuvre une réelle politique de co-développement et une lutte sans merci contre les filières mafieuses qui exploitent la détresse et contre les entreprises qui utilisent les clandestins de façon cynique. Il faut aussi mettre en œuvre une politique intelligente de régularisation comme ce fut le cas au temps de Jean-Pierre Chevènement. Le « collège des médiateurs » dont je faisais partie a fait aussi de bonnes propositions. Il faut régulariser avec des critères précis. L’immigration n’a pas à être choisie ; elle doit être concertée.

 

Quel rôle doit jouer l’Europe ?

L’Europe n’aurait-elle pas dû jouer la carte de l’approfondissement avant celle de l’élargissement ? A propos du référendum, la situation économique dégradée a fait peur. Il faut désormais reprendre la réflexion institutionnelle. Un nombre restreint d’Etats doit faire progresser l’Europe dans différents domaines comme l’immigration ou la recherche. Il faut recréer une dynamique. Mais pour cela, nous avons besoin de former des Européens dès le plus jeune âge. Le message est simple : les enfants sont les héritiers du formidable effort de leurs parents et nous sommes 450 millions d’Européens qui ont, dans ce monde, une responsabilité particulière. Il faut que s’installe un sentiment de citoyenneté européenne. La formation des enseignants doit aussi intégrer la dimension européenne : ils ne sont pas seulement des transmetteurs de savoirs, ils contribuent à la formation des esprits dont « l’esprit européen ».

 

HESSEL-Stéphane_Danse avec le siècle.jpg

 

« Danse avec le siècle » : le titre de l’autobiographie publiée par Stéphane Hessel en 1997 était bien choisi. Né en 1917, Stéphane Hessel saura faire preuve de courage très tôt. Il choisira De Gaulle, sera résistant. Puis déporté à Buchenwald et Dora. Diplomate, il participera à tous les grands moments de la vie internationale du XXème siècle. Il sera nommé ambassadeur de France en 1981. Né allemand, Stéphane Hessel est un homme de plusieurs cultures, un homme du Monde en quelque sorte. Fils de Franz et Helen Hessel qui formeront avec Henri-Pierre Roché le célèbre trio de « Jules et Jim », c’est un homme libre qui, à presque 90 ans, vient de publier un ouvrage de poésie, défend les sans-papiers et se bat pour l’avenir du monde au sein du « Collegium international » dont il est un des fondateurs.

 

 

Source : UNSA